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Shakespeare: imageries à résonance politique

Pour bien camper la notion de démocratie, disons que dans les siècles récents le mot a considérablement changé de sens1 :

(1) au 17e siècle, dans l’esprit de la Rome républicaine, ce sont les citoyens actifs (qui sont le petit nombre) définissant collectivement les lois;

(2) au 18e et 19e, c’est le droit pour chacun d’exprimer son avis sur les choses d’intérêt public;

(3) au 20e siècle, c’est le régime dans lequel chacun peut participer s’il le veut, mais dans le respect des droits égaux des autres citoyens.

Pas question donc de transférer automatiquement le politique des expériences théâtrales de Shakespeare dans notre monde moderne sans ajustements évidemment. Cependant, comme nous verrons, malgré l’évolution de l’univers politique, certaines constantes sont repérables. 

Ensuite, il faut bien comprendre que ces trois univers shakespeariens nous plongent au cœur de la gouvernance – i.e., au cœur du problème de la coordination efficace quand le pouvoir, les ressources et l’information sont vastement distribués entre plusieurs mains. Voilà qui crée des défis importants quand on se rend compte que personne ne peut imposer sa volonté unilatéralement, et qu’on doit collaborer, travailler ensemble. Or cette collaboration n’émerge pas toujours, mais quand elle le fait c’est toujours laborieusement. 

Dans un monde où ne règne pas la confiance et où chacun va chercher par rhétorique, subterfuge, et alliances à prendre un ascendant sur les autres, les tiraillements et les tensions sont prévisibles, les trahisons probables, et les catastrophes incontournables. 

Voilà qui n’empêche pas que l’on cherche à inventer des arrangements capables d’engendrer la réconciliation efficace de plans plus ou moins compatibles. Dans ces efforts, les traits de personnalité de chacun, les circonstances, les aléas, les atomes crochus, et la force ou la faiblesse de caractère vont jouer un grand rôle. S’enclenchera aussi une dynamique d’interactions qui fait que cumulativement émergent des résultats non voulus et non prévus, parfois heureux mais souvent désastreux. Le théâtre, on le comprend, est un lieu privilégié pour donner vie à ces dynamiques. Et Shakespeare est un maître de jeu incomparable. 

Enfin, on peut lire les pièces de Shakespeare à plusieurs niveaux. Ainsi, par exemple, certains voudront lire Antoine et Cléopâtre comme une belle histoire d’amour qui finit mal. Je vais la lire comme le développement d’une pathologie de gouvernance – un peu comme l’écho de cette belle nouvelle de Borgès dans laquelle deux individus se battent aux couteaux, et dans laquelle les couteaux prennent le contrôle – cette dynamique amènant les deux combattants à s’entre-déchirer. Dans chacune des pièces, je ne retiendrai donc pas nécessairement les interprétations canoniques, il y aura anamorphoses des trois pièces pour y chercher la dimension gouvernance.  



1  Bernard Crick. Democracy – A Very Short Introduction. Oxford : Oxford University Press, 2002.












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