Introduction
Pour quelqu’un comme moi qui ai fait profession d’ironiser
(c’est-à-dire, de rendre conjoncturel, et donc contingent, ce
que le sens commun juge trop souvent nécessaire et fondamental),
l’imprécateur – celui qui propose des interprétations du
monde refusées par les gens en place1 – est à
première vue un allié naturel. Si les médias
dénoncent un ordre déficient, ce semble une bonne œuvre.
C’est d’ailleurs pour cette raison que les humoristes sont tellement
populaires : ils ne sont pas moteurs de changement, mais ils nettoient
les lieux, ils ouvrent la voie à d’autres possibles.
Les imprécateurs sont parfois des révélateurs
Les imprécateurs (quand ils ne sont pas des poseurs, des
bonimenteurs de foire ou des filous) peuvent fort bien être des
révélateurs de fractures sociales profondes et
importantes, ou de tensions tectoniques occultées. Il faut
parfois « faire hurler les objets », comme dirait Magritte,
pour attirer l’attention sur des problèmes qu’on refuse de voir,
des apparences qui empêchent de voir les réalités,
des dénis coupables ou des discours aberrants. Donc, il ne
s’agit pas dénoncer tous les imprécateurs par
définition.
Jean-François Cloutier a fait un travail d’analyse fort
intéressant pour mettre en contexte le phénomène
Jeff Fillion dans l’univers radiophonique de Québec en tant que
l’écho d’une fracture sociale importante au Québec, et
d’un hurlement pour dénoncer la cosmologie dominante
(montréaliste et étatiste)2. Il montre que non
seulement le message de Fillion correspondait à l’écho
d’un malaise ressenti profondément dans le reste du
Québec hors Montréal, mais encore qu’il a choisi de crier
haut et fort pour entamer une ‘orthodoxie’ qui peint les citoyens des
‘régions’ du Québec (hors Montréal) comme des
demeurés.
Quand Jeff Fillion s’en prend à un certain état
d’esprit qu’il attribue à l’air qu’on respire dans le plateau
Mont-Royal, il est l’écho d’un Québec qui pense
différemment, et qui, par exemple, tient à
préserver sa culture publique commune3 – des
Québécois qui ne comprennent pas que des problèmes
importants, comme ce qui n’est pas négociables dans le
contrat moral qui définit les accommodements raisonnables entre
les Québécois de souche et les nouveaux arrivants de
l’étranger au Québec, doivent être soulevés
par des conseillers municipaux d’Hérouxville, parce que les
élus et les technocrates aux niveaux supérieurs de
l’administration publique n’ont pas eu le courage de le faire. Les
imprécateurs entrent alors en scène pour mettre en
visibilité ces problèmes qu’on tend à occulter,
ces contrats moraux nécessaires pour la viabilité et
résilience de nos sociétés, et dont on n’ose pas
parler de peur de blesser des sensibilités.
1 Notion d’imprécateur développée par René-Victor Pilhes, dans son roman L’imprécateur (Paris : Seuil 1974).
2 Jean-François Cloutier, Jeff Fillion et le malaise québécois. Montréal : Liber, 2008.
3 Gary Caldwell, La culture publique commune. Québec : Éditions Nota Bene, 2001.